Ses disques ont été censurés en Algérie — sa voix, elle, ne s’est jamais tue.

C’est une simple méprise qui le prive de sa terre natale. Au lendemain de la guerre des Six Jours de 1967, son nom s’inscrit par erreur sur la liste des artistes occidentaux favorables à Israël, dressée par le pouvoir algérien L’Algérie lui devient alors un pays interdit d’accès.

Le poète

 Selon sa sœur Ouardia, Slimane Azem aurait découvert son génie poétique après une rencontre décisive avec un vieil homme à la barbe blanche, qui lui aurait posé un ultimatum : « Dieu t’offre un destin radieux. Choisis entre une intelligence exceptionnelle ou bâtir un foyer prospère avec une descendance nombreuse. » Sans hésiter, Slimane Azem a choisi de devenir poète.

SLIMANE AZEM VU PAR MARIE VIROLLE

Slimane Azem est né en 1918 à Agouni Gueghrane où il passe toute sa jeunesse. Il va à l'école française pendant quatre ans. À 19 ans, il se rend en France. Il est prisonnier en Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale. C'est donc après la guerre qu'il mène la vie précaire des émigrés, de plus en plus nombreux, et qu'il commence à composer des poèmes chantés sur le déracinement, le choc culturel, les malheurs des temps. En 1956, il rend publique une chanson anti-coloniale, "Criquet, sors de ma terre" (ffegh ay ajrad tamurt-iw), qui lui vaut des ennuis avec la police. Il compose aussi une complainte sur les malheurs de la guerre qui ravage l'Algérie (A rebbi lmudebber — "O Dieu, le clairvoyant !"). "Des rivalités de clans, écrit Mohand U Yahia, interdisent à Slimane Azem qui est de cœur avec la lutte pour l'indépendance de son pays, et il l'a prouvé, d'être partie prenante dans les événements qui se déroulent sous ses yeux." Son engagement éclate dans la chanson idhered waggur "Le croissant apparaît", dont les derniers vers attestent d'une distance critique : "Notre vœu est qu'il aille droit / C'est ce que nous lui souhaitons / Alors même nous, nous participerons à sa joie." Le nouvel État montre son autoritarisme, et Slimane Azem, qui vit en France, dénonce en termes allusifs l'injustice et l'ambition. Ses disques sont interdits en Algérie. La radio ne passe pas ses chansons. Mais son public reste vaste, fidèle et attentif à ses productions. La censure n'entame pas sa notoriété et, en 1970, il reçoit le disque d'or de la chanson. Sa voix vive s'est éteinte en 1983 sans cesser de résonner.

Marie VIROLLE (CNRS – UPR 414)

SLIMANE AZEM VU PAR ARAB AKNINE

Traitant de la censure dont il a été l'objet de la part du pouvoir algérien, il disait : « Les pouvoirs algériens de l'époque n'ont pas censuré Slimane Azem, mais plutôt la culture kabyle […] si c'était moi qu'on visait, j'aurais été facile à atteindre pour eux […] d'autres plus importants que moi ont été atteints. »

En parallèle, les autorités algériennes ne ménageaient aucun effort dans l'ombre pour tenter de le récupérer et de le banaliser. De hauts responsables kabyles au sein de l'État se sont déplacés, à maintes reprises, pour lui proposer de rentrer en Algérie et de cesser l'exil. Dans un échange de correspondance en 1968 avec le ministre de la Culture et de la Communication algérien, qui lui enjoignait de mettre un terme à son exil, sa réponse fut sans équivoque : « Commencez d'abord par donner la preuve de la sincérité de votre proposition en respectant la liberté de circulation de mes chansons en Algérie. Le reste viendra de lui-même. » Dans cette même correspondance, il s'est enorgueilli d'être le seul artiste algérien à avoir fait l'objet, en 1956, d'une plainte de Robert Lacoste, gouverneur général, pour atteinte à la sûreté de l'État, en raison de la chanson « Ffeɣ ay ajṛad tamurt-iw ».

Tizi Ouzou, le 28 janvier 2017
Arab AKNINE

DISCOGRAPHIE

Ce qu’ils ont dit de Slimane Azem

Il a composé et chanté en 1956 deux chansons qui sont des chef-d'œuvre de nationalisme, à savoir «Affegh Ayyedjradh Tamourthiw» (ô ! Criquets, quittez mon pays) et «Edhahradh waggur» (la lune est apparue)".
M hilmi
Mohamed Hilmi acteur, metteur en scène, auteur et chanteur
Slimane Azem n'est pas seulement un grand compositeur de musique et un interprète à la voix magique. Il est d'abord et avant tout un immense poète, unique en son genre, dont la majorité des vers est devenue des proverbes que les locuteurs utilisent parfois sans même savoir qu'il s'agit de passages de sa poésie.
Youcef NECIB
Pr. Youcef Necib écrivain professeur en sociologie
Slimane Azem « représentait pour les Kabyles, celui qui trouve du sens aux choses, en utilisant les mêmes mots, les mêmes images, les mêmes métaphores en cours dans la formulation populaire », au point de faire de ses vers des aphorismes utilisés par tout un chacun.
Mehenna Mahfoufi
Mehenna Mahfoufi Docteur en ethnomusicologie
Slimane est parti. Il a pérégriné, guitare et nostalgie de tamurthiw, Agouni Gueghrane, en bandoulière, de ville en ville, dans l'exil. Il est mort en France. Il est enterré en France sans jamais être revenu dans ce village comme figé entre ciel et terre, entre avant et après, qui était pour lui le refuge ultime. Il n'est pas revenu, privé du bercail pour de sombres histoires d'interprétation de ses actes et de ses chansons. Peut-être qu'un jour il faut mettre un terme à ce malentendu et rendre à la terre qui l'a vu naître, un homme qui l'a tellement aimée que, même s'il en est loin, elle se confond avec lui.
Arezky metref
Arezki Metref écrivain, poète et journaliste algérien